
Le feutre à alcool laisse une odeur qui s'accroche au papier bien après que l'encre a séché, celle qui flottait au-dessus de deux croquis posés l'un à côté de l'autre sur mon bureau : le futur logo de la librairie de Lisette et les étiquettes de confiture dessinées à la main par Luce, ma voisine. Deux dessins, un même problème de vectorisation à résoudre, et deux logiques presque opposées une fois qu'il a fallu construire leur identité visuelle en vecteur. C'est ce qu'une bonne partie de ma formation en design graphique en autodidacte m'a appris à repérer : le même mot, « vectoriser un logo », recouvre en réalité deux méthodes de travail très différentes selon ce qu'on dessine.
Vectorisation automatique contre traçage à la plume
Pour les deux dessins, j'ai d'abord tenté le raccourci : la vectorisation dynamique, cet outil qui promet de transformer un trait de crayon en courbes mathématiques en un clic. Sur le logo de la librairie comme sur les étiquettes de Luce, le résultat a été à peu près aussi décevant : soit un aplat trop lissé qui effaçait le dessin, soit un nuage de points dentelés qui rendait chaque lettre illisible. Un peu comme le pack de polices que j'avais acheté un jour sur Etsy sans trop savoir laquelle choisir parmi la dizaine proposée : le raccourci existe, mais il ne remplace pas le jugement qu'il faudrait poser derrière.
La vectorisation automatique traite un dessin comme une suite de pixels à convertir, sans distinguer une ligne volontaire d'un tremblement de la main. Le traçage manuel à la plume, lui, oblige à décider soi-même où passe chaque courbe, ce qui change tout au moment de choisir quels formats de fichiers logo envoyer à ses premiers clients : un tracé propre en amont évite de tout recommencer une fois le format demandé.
Le scan en haute résolution change-t-il vraiment la donne ?
Avant de diverger, les deux projets partageaient une base commune : un bon scan. Une photo prise au téléphone n'a jamais suffi, la lumière change d'un bord à l'autre de l'image et les traits de feutre finissent flous sur les bords. Le scanner, réglé sur trois cents DPI (le nombre de points par pouce qui définit la précision du fichier), donne un rendu net jusque dans les fibres du papier, largement au-dessus des soixante-douze DPI qui suffisent pour un simple aperçu écran.
Une fois cette base nette obtenue, direction l'outil plume et sa fameuse courbe de Bézier, qui sert aussi bien à redessiner les lettres de l'enseigne de Lisette qu'à retracer le contour d'un pot de confiture sur les étiquettes de Luce. La logique de l'outil ne change pas d'un projet à l'autre ; ce qui change, c'est ce qu'on décide d'en faire une fois la ligne posée. Je m'appuie souvent sur une grille de construction comme filet de sécurité à ce stade, histoire de garder un axe commun entre les lettres pendant que je repasse le croquis à main levée en courbes propres.
Moins de points d'ancrage, plus de logo lisible
Sur le tracé de la librairie, la règle a fini par devenir presque mécanique : moins il y a de points d'ancrage sur une courbe, plus le logo reste lisible une fois agrandi sur une enseigne. Je revois encore l'écran au moment où le contour de la dernière lettre s'est refermé dans Inkscape sans le petit nœud parasite qui trahissait d'habitude une poignée mal placée, un contour net, comme si le trait avait enfin arrêté de trembler. Chaque point de trop est une occasion de casser la ligne, et sur un nom de commerce qui doit rester net y compris imprimé en petit sur une carte de visite, ce genre de détail touche vite à une question de typographie et de lisibilité qui mériterait à elle seule tout un autre carnet.
Chaque ancre posée s'accompagnait du même clic sec de la souris contre le tapis élimé du bureau, un bruit répétitif qui, à force, m'a appris à sentir quand j'en plaçais une de trop. Ni Lisette ni Luce ne m'avaient donné un brief très précis au départ, ce qui a demandé plusieurs allers-retours entre les versions avant de trouver le bon dosage entre fidélité au croquis et propreté du tracé, une bonne raison de toujours poser des questions avant de sortir l'outil plume.
Faut-il lisser toutes les imperfections du croquis ?
Pas systématiquement, et c'est là que les deux projets ont vraiment divergé. Sur le logo de Lisette, penser à l'enseigne obligeait à corriger les cercles presque parfaits et les angles qui n'étaient pas tout à fait droits, parce qu'un défaut visible sur un mètre de large ne pardonne pas de la même façon que sur une carte de visite. Lisette a d'ailleurs regardé le tracé corrigé sans se prononcer tout de suite : elle préfère toujours attendre le lendemain matin avant de donner un avis définitif. Sur les étiquettes de Luce, à l'inverse, lisser chaque écart faisait perdre le charme du pot de confiture fait main.
Cette voisine traite mes corrections comme de simples suggestions, jusqu'au jour où elle les adopte toutes d'un coup, sans prévenir. Garder une légère irrégularité dans le tracé d'un pot ou d'une cuillère n'est pas de la paresse, c'est une question de contraste et de proportions entre les éléments qui mériterait, elle aussi, un chapitre à part. C'est une balance qui se construit plutôt en continuant d'apprendre le design graphique seul avec une méthode simple et efficace, projet après projet.
Le format SVG règle les deux dessins, mais pas de la même façon
Les deux dessins ont fini au même format : un fichier SVG, ces quelques kilo-octets qui contiennent toutes les instructions mathématiques du tracé plutôt qu'une grille de pixels. C'est ce format qui permet d'envoyer l'enseigne de la librairie à l'imprimeur sans craindre un rendu flou, et d'imprimer les étiquettes de Luce en plusieurs tailles selon les pots, sans jamais revectoriser quoi que ce soit.
Avant de choisir la couleur définitive sur l'un ou l'autre projet, je suis passée par une version en noir et blanc, pour la même raison qui explique pourquoi toujours créer un logo en noir et blanc avant la couleur ; la palette n'est arrivée qu'après, une fois la structure du dessin validée. Le choix du logiciel de vectorisation pèse aussi dans l'équation, mais c'est un autre sujet : ce qui compte davantage ici, c'est de savoir pour quel usage le fichier partira, une carte de visite n'ayant pas les mêmes exigences qu'une devanture de deux mètres de large.
Choisir la bonne méthode selon le projet
La question à se poser n'est pas « vectorisation automatique ou traçage manuel », elle est plus précise : à quelle taille et sur quel support ce dessin va-t-il vivre. Le geste automatique garde un intérêt pour des formes très simples, sans lettrage, qui n'ont pas besoin de finesse, presque jamais un logo complet. Pour un dessin qui doit s'agrandir sur une enseigne ou un support rigide, je resserre au maximum les points d'ancrage et je corrige les irrégularités qui se verraient de loin. Pour une illustration destinée à rester petite et artisanale, comme une étiquette de confiture ou un tampon encreur, je garde volontairement les petits écarts du crayon, parce que ce sont souvent eux qui donnent envie de regarder le produit d'un peu plus près. Deux dessins, deux fichiers SVG, mais pas la même main derrière la souris, et ce sont des mots comme ancre, poignée ou tracé fermé qui font toute la différence entre les deux, un vocabulaire de design que je garde pour un futur inventaire à part.